Sin Ebrahimi سین. ابراهیمی ebrahimisin@yahoo.fr

juin 25, 2009

Iran : le sursaut républicain bâillonné

Classé dans : Hossein Moussavi, Iran, Mahmoud Ahmadinejad — sin ebrahimi @ 9:47

Entretien avec Sin. Ebrahimi, chercheur iranien.

Après l’annonce de la victoire de M. Ahmadinejad aux élections présidentielles, un mouvement de protestation de grande ampleur a vu le jour. Beaucoup de questions se posent concernant ces élections, quel est le poids du doute?  

De grands doutes entourent en effet la réélection de M. Ahmadinejad. Le doute sur l’organisation correcte de ces élections a commencé avant même l’inscription des candidats, au point que les candidats conservateurs potentiels (tels M. Larijani – président de Parlement- ou M. Ghalibaf -Maire de Téhéran) ont renoncé à se présenter, ayant compris que le Guide voulait  la réélection de M. Ahmadinejad coûte que coûte.

Et les réformateurs ne l’avaient pas compris ?

Il me semble que cette fois il y a eu une volonté de résistance des réformateurs et des dignitaires religieux qui les soutiennent face à ce projet du Guide. De plus les réformateurs pensaient que l’état ne pouvait pas organiser une fraude aussi importante et tenaient pour quasi acquise la victoire de leur candidat, avec une avance tellement significative que même la fraude ne permettrait pas de la combler. 

 

Mais le résultat annoncé est l’inverse de l’espérance des réformateurs, ont-ils mal analysé la situation ?

La véracité du résultat annoncé est catégoriquement remise en cause non seulement  par les réformateurs et par les pragmatiques du régime mais aussi par une partie des conservateurs et certains grands Ayatollahs. Je constate que beaucoup d’éléments à charge contre le  gouvernement sont importants.

Une semaine après l’annonce du résultat, le détail des votes par villes et par bureaux ne sont pas publiés, le Ministre de l’Intérieur a d’ailleurs annoncé qu’il n’y avait aucune obligation en la matière.

Cette attitude grossière de l’Etat  vis à vis des électeurs et de leurs candidats a même poussé  M. Rezaï, pourtant conservateur et commandant des Gardiens de la Révolution  pendant la guerre Iran-Irak, à réclamer un recomptage des bulletins.

Des anomalies non justifiables dans le comptage des voix et les pauses anormalement longues durant l’annonce des résultats ont ouvert la voie aux accusations -fondées- de l’opposition. Un groupe des fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur se présentant comme responsables de l’organisation des élections depuis 20 ans a dévoilé, dans une déclaration publiée dès le 13 juin, la manière dont l’Etat avait organisé cette fraude.

Selon eux, les véritables résultats des élections éliminaient M. Ahmadinejad (avec 5 698 417 voix) dès le premier tour du scrutin et opposaient pour le second MM. Moussavi (19 075 623 voix) et Karoubi (13 387 104 voix). Ces fonctionnaires déclarent également qu’un certain Ayatollah Mesbah aurait prononcé une Fatwa ordonnant la réécriture du résultat de l’élection. Cette Fatwa est une sorte de justification religieuse pour rendre légitime la modification du résultat, «  pour empêcher l’élection d’un président qui abîmerait les valeurs islamiques ». Toujours selon eux, l’Ayatollah Mesbah se serait appuyé sur le 249ème verset de la surate Al Baqara du Coran.

La presse iranienne et les récits de témoins oculaires apportent des éléments concordants avec ce témoignage. Par exemple M. Rezaï, candidat conservateur, a réuni en quatre jours 900 000  témoignages probants de votes en sa faveur alors que les annonces officielles ne l’ont crédité que de650 000 voix, ironisant en précisant que dans 170 bureaux, le taux de

participation avait été de 140%  !

Qui est cet Ayatollah Mesbah et quel est son rôle en Iran ?

Il est la tête pensante de l’intégrisme islamique en Iran et le père spirituel de M. Ahmadinejad. Il était déjà présent dans la période de M. Khomeiny mais marginalisé. Selon lui et ses amis l’élection n’a pas de place dans un état islamique. La société dans son ensemble doit obéir totalement au représentant du 12ème Imam (l’Imam caché selon la tradition chiite).

 

M. Khomeiny, haut dignitaire du clergé chiite et fondateur de la république islamique, prônait pour sa part des positions variant entre traditionalisme et pragmatisme. Il a par exemple introduit deux innovations dans la tradition chiite qui ne sont pas du tout du goût de ces intégristes : il a inséré le terme de République dans la société islamique et créé un organe de pouvoir (le Conseil de Discernement) pour légiférer sur des textes contraires aux traditions islamiques mais néanmoins nécessaires pour gouverner et répondre aux besoins de la société. En résumé il a autorisé la sécularisation de la société islamique.

Les événements ayant précédé et suivi ces élections mettent en lumière l’opposition totale entre M. Khamenei, le Guide actuel, et feu M. Khomeiny, le fondateur de la république islamique. Là est la tragédie pour M. Khamenei, pour défendre son propre pouvoir il a dû quitter le camp des partisans du fondateur de la République Islamique pour rejoindre celui de ses opposants.

 Selon vous, allons-nous vers une nouvelle révolution en Iran ?

Loin de là ! Les protestations et les manifestations en Iran ne visent pas le renversement de la République Islamique en Iran mais plutôt son rétablissement.

Vous voulez dire qu’il s’agit d’un mouvement téléguidé par M. Ahmadinejad  lui même ?!

Non, ce sont les Réformateurs qui veulent rétablir la République ! Il faut souligner que la Constitution Iranienne ne laisse que peu de pouvoir à son Président. Par comparaison, le Président de la République Islamique ne possède même pas un tiers du pouvoir d’un chef du gouvernement français sous la Cinquième République.

Sur la base de cette Constitution, le pouvoir politique en République Islamique est le résultat d’un couplage de pouvoirs : celui, divin, du Guide de la Révolution « découvert » par la seule Assemblée des Experts, non électif  car délégué de douzième  Imam caché ; et celui des organes électifs, choisis par le peuple après le tri opéré par le guide lui-même.

Du vivant de M. Khomeiny, cette cohabitation a à peu près fonctionné car son autorité politique et religieuse assurait la survie de cet assemblage contradictoire. Aux derniers jours de sa vie, aucun successeur potentiel n’ayant la même aura, la Constitution a été modifiée pour réduire le rôle des organes électifs au profit de celui du Guide.

A partir de l’installation du nouveau Guide, les fervents défenseurs du fondateur de la République Islamique, défenseurs orphelins de la République, ont, petit à petit, été éloignés puis vraiment écartés du pouvoir, et le rôle des organes électifs a été réduit à néant.

La candidature et l’élection surprise haut la main de M. Khatami en 1997 a mis un frein à ce glissement  vers l’intégrisme. Durant ses deux mandats, le Gouvernement Khatami est parvenu à normaliser la relation du pays avec le reste du monde et à réaliser certaines réformes, le tout dans une cohabitation difficile avec le Guide. Des projets de lois pour l’instauration de la liberté de la presse et pour le contrôle de certains aspects du pouvoir par les organes électifs ont été déposés, mais la résistance farouche de M. Khamenei a  bloqué toute avancée démocratique, allant même parfois jusqu’à prononcer une ordonnance (dont la force est un peu inférieure à celle d’une Fatwa) empêchant l’enregistrement des projets de lois des réformateurs ou leur discussion au sixième parlement.

A partir du milieu du deuxième mandat de M Khatami (2003), on constate la volonté du Guide d’en finir avec la cohabitation avec un président élu indépendant, donc avec la composante « république » de la République Islamique ! Ses vœux se réalisent en 2005 avec l’élection de son candidat, soutenu par les Gardiens de la Révolution et les milices Bassidji, à savoir  M. Ahmadinejad.

Aujourd’hui, l’Etat de M. Khamenei, airait bien voulu rejouer le même scénario, mais l’acteur Réformateur qui lui donne la réplique a changé. Si, à l’époque, c’est-à-dire durant l’élection présidentielle de 2005,  M. Rafsanjani, candidat face à M. Ahmadinejad, faisait état de son impuissance devant la fraude organisée et « portait plainte –seulement- devant Dieu », M. Moussavi, l’adversaire actuel de M. Ahmadinejad, s’adresse quant à lui aux électeurs et à la société, tout a changé. 

N’y a-t-il que des forces islamiques dans ce mouvement ?

Dans toute élection au sein de la République Islamique, hormis la première, seules les personnes ayant prouvé leur soutien total à la Constitution et au Guide peuvent se porter candidates. Seule la première élection organisée en République Islamique a permis à d’autres partis politiques et même à des forces séculaires comme les Moudjahidines du Peuple, le Parti Tudeh, les Fédayins… de participer aux scrutins. Par la suite ces mouvements ont été interdits, leur dirigeants arrêtés voire exécutés, une partie d’entre eux se sont réfugiés à l’étranger, les autres poursuivre clandestinement leur activité.

A ce jour, personne ne peut évaluer leur influence réelle dans le pays. Leurs membres et leurs sympathisants consacrent leur énergie à travailler dans les quartiers, leurs lieux de vie ou de travail. Avec ses différentes composantes, islamiques, séculaires (laïques), le peuple s’est approprié cette élection pour exprimer ses revendications. Ce mouvement ne se limite pas à une demande de recomptage des votes : le recomptage d’urnes « bourrées » de bulletins au nom d’Ahmadinejad ne peut déboucher que sur le même résultat !

Que demande cette nouvelle société ? Sur quoi peuvent déboucher ces manifestations ?

Si la société iranienne est  unanime pour réclamer une sortie de la crise économique, politique et sociale, l’opinion est divisée en ce qui concerne la voie à prendre pour ce faire ! D’un côté on adhère de plus en plus aux propositions faites par les partisans de la  République ; de l’autre côté on cherche la solution dans un talibanisme ou un polpotisme « light » qui en finirait avec les  derniers éléments démocratiques d’Iran, tant au niveau intellectuel qu’au niveau des hommes.

Cette lutte a le même âge que la Révolution Iranienne. Vingt cinq ans après la répression sanglante des mouvements contestataires, le peuple en général, les femmes et les jeunes en particulier, ont perdu la peur de s’exprimer et ont décidé d’aller au bout de leurs revendications. Le chemin est plein d’embuches, le résultat n’est pas a portée de main, mais il me semble qu’il est devenu plus accessible ou qu’au moins ce mouvement peut servir de tremplin pour une revendication plus profonde et plus radicale.

Entretien est réalisé par  Sophie Navarre et Vincent Thomassian, journalistes indépendants

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